Voici le texte que j'ai écrit pour le Livre d'Artistes Géotopoét(h)ique de la Ville de Valenciennes, inauguré en décembre 2008 à la Médiathèque.
Promenade avec Chopin
"J'ai une petite chambre au délicieux mobilier d'acajou avec un balcon donnant sur les boulevards d'où je découvre Paris de Montmartre au Panthéon. Bien des gens
m'envient cette vue, mais personne mon escalier", écrivait Chopin lorsqu'il évoquait son premier logement parisien du Boulevard Poissonnière.
Tu m’as prise par la main, Frédéric, pour m’emmener en pèlerinage sur les traces de tes nombreux lieux de vie. De ton premier logement français ne reste qu’une façade, mais j’y recherche ton âme.
Je m’y accroche jusqu’à remonter le temps et mettre mes pas dans les tiens sur les carrelages patinés de l’Eglise des Visitandines de ta chère Varsovie, où nous avons ensemble parcouru les rues
de ta prime jeunesse.
Mais aujourd’hui, viens. C’est à mon tour de te prendre par la main et de te faire découvrir MA Ville. Enfile tes gants blancs et laisse de côté ce zal qui te tenaille. Viens Frédéric, avec ta grâce, ton élégance, ta sensibilité, m’accompagner par les rues de ma belle ville de Valenciennes, avec un V, comme Varsovie…
Une matière vaporeuse et blanchâtre se condensa spontanément, accomplissant le miracle tant de fois répété dont je ne m’étonnais plus, parce qu’il me semblait naturel, parce qu’il se révélait être, pour moi, dans l’ordre des choses. Frédéric s’approcha. Il portait une redingote, des pantalons gris sombre et un gilet de velours noir à petits dessins discrets, à la fois élégant et très simple ; un chapeau de chez Dupont, son chapelier exclusif ; et de jolis gants souples en peau de Suède.
Il me sourit, fit un petit salut de la tête en inclinant légèrement le buste vers l’avant, les mains jointes dans le dos, avec cette allure aristocratique qui faisait de lui, selon Franz Liszt, « un prince parmi des princes » et avec, au bord des lèvres, quelques paroles amicales dans un accent polonais assez prononcé.
Je lui saisis le bras et pointai le doigt en direction d’un édifice au toit d’ardoises grises.
« Pour ce qui est de la vue, je me délecte quant à moi de celle de l’Eglise Saint Michel que m’envient tous mes invités ! », lui assurai-je d’un regard avide empreint de fierté. En raison de son clocher à bulbes semblable à ceux de l’architecture orthodoxe, d’aucuns la qualifient volontiers d’église russe. Mais ce seul adjectif t’écorche les oreilles et te serre le cœur... Oublie-le. C’est en fait le style renaissance flamande qui caractérise ce quartier Saint Michel bâti au début du siècle dernier après le démantèlement des remparts. Il me semble parfois qu’il y plane encore l’esprit de l’Abbé Dubrunfaut, lorsque les cloches jouent quotidiennement un Au clair de la Lune apaisant dans la clarté vespérale. Sur ses remarquables vitraux finement exécutés, sont reproduites les anciennes églises détruites à la Révolution, qui valurent à Valenciennes le nom de « ville aux vingt clochers », avec, pour chacune d’entre elles, la Vierge qui y était honorée.
Toi Frédéric, qui t’étais éloigné de la religion, ne recherchais-tu pas l’harmonie dans le silence et la magnificence des lieux de culte ? Te souviens-tu de cette émotion qui t’étreignait lorsque seul, à minuit, tu étais resté debout au pied d’un pilier gothique de la Cathédrale St Etienne de Vienne, dans le coin le plus sombre ? Comme Liszt sans doute, tu t’es peut-être demandé « ce qu’il y a au-dedans de nous, chétifs et misérables, qui nous met en communion avec ces merveilles infinies ».
Mais viens, tout près d’ici se trouve notre « petit Père Lachaise ». C’est ainsi que l’on nomme parfois le Cimetière St Roch en raison des grands noms qu’il abrite. Tu hésites. Le Cimetière Powązki ne s’est-il pas refermé sur les quatorze printemps de ta petite sœur Emilia dont l’épitaphe à demi effacée par le temps rappelle au promeneur la souffrance du partir ? Emilia, ton double, aussi douée pour l’écriture que tu l’étais pour la musique, et dont la seule peur était de mourir dans ton souvenir.
Pourtant ici se trouve résumée la vie artistique de ma Ville ! Ce champ du silence est une constellation de tombes illustres. Il nous faut en arpenter les allées pour en effleurer la richesse : les sculpteurs Gustave Crauk et son aîné le peintre Charles Alexandre, Henri Lemaire, Léon Fagel, Félix Desruelles, Alfred Bottiau, Henri Derycke, le graveur Pierre Dautel, ou encore le peintre Abel de Pujol, tous valenciennois, ne sont que quelques-uns des Grands Prix de Rome qui valurent à Valenciennes l’appellation d’Athènes du Nord.
Sais-tu combien d’artistes elle enfanta ? Peut-être en as-tu croisé quelques-uns lors de tes promenades en calèche, ou dans ces salons que tu affectionnais tant. Car certains furent tes contemporains. Jean-Baptiste Carpeaux est l’un des plus illustres. Si nous poursuivons notre flânerie, nous pourrons découvrir son tombeau monumental surmonté de son buste et gardé par deux arbres sentinelles.
Mais tu frissonnes… Tu as raison, éloignons-nous, ces artistes qu’une curiosité morbide nous pousse parfois à imaginer au fond de ces cavités obscures, poursuivent ailleurs leur existence à travers leurs oeuvres, honorés par la fière Valenciennes qui les porte à bout de bras en revendiquant bien fort son identité culturelle. Elle a donné leurs noms à ses rues et ses boulevards, elle a érigé leurs sculptures sur ses places et dans ses parcs.
Allons donc à leur rencontre au Musée des Beaux Arts. Pourquoi ce qualificatif, d’ailleurs ? Les Arts, par définition, ne sont-ils pas toujours beaux ? Et d’abord, qu’est ce que l’Art ? J’ai trouvé sur ce réseau que tu ne peux même pas concevoir et que l’on nomme Internet, une définition de l’Art qui me semble appropriée. La voici : « L’art est la création-invention, au niveau du mécanisme de la pensée et de l’imagination, d’une idée originale à contenu esthétique traduisible en effets perceptibles par nos sens. Ces effets sont transmis à tous ceux qui en deviennent des spectateurs-auditeurs. Il en résulte un processus de fascination provoquant une modification plus ou moins profonde de leur champ psychologique selon le degré de la valeur esthétique de la création »*. Plus simplement, selon Franz Liszt, l’Art « est la reproduction sensible de ce qu’il y a de mystérieusement divin dans l’homme et dans la création ». D'après ce grand esprit –l’un des plus importants de ton siècle à mon avis- dans les arts, « nous sommes surtout émus par une corrélation secrète qui s’établit entre la pensée de l’artiste et la nôtre ; par un magnétisme caché qui attire les semblables ». Contrairement à toi, Liszt avouait « cheminer assez lestement entre l’idéal et le réel, sans trop me laisser séduire par l’un, sans jamais me laisser écraser par l’autre ». Toi, Frédéric, tu ne supportais pas le réel. Cette lourde vie terrestre t’étouffait. Tu ne pouvais pas même te trouver en face d’un homme différent de toi sans te heurter contre cette contradiction vivante. Je t’imagine aisément discuter des affres de la création avec le grand poète Mickiewicz, ton ami de jeunesse, le peintre Delacroix qui te tenait dans la plus haute estime, ou encore Alkan qui avait pour toi la plus grande affection. Ce phénomène de la création artistique était toujours accompagné chez toi d’une abstraction du contact avec le monde réel : « Je voyage en d’étranges espaces », disais-tu.
Allons donc nous exposer aux effets de l’Art au Musée qui se trouve à deux pas d’ici. Je voudrais t’inviter à apprécier quelques œuvres choisies qui me touchent particulièrement. Toutes parlent d’amour. L’amour de soi, tout d’abord, avec ce Narcisse d’Ernest Hiolle penché délicatement sur son image. Admire la finesse de ces lignes, le galbe de ce corps nu aux proportions parfaites taillé dans le marbre blanc. L’amour du Très-Haut ensuite, avec cette Première offrande d’Abel, de Léon Fagel, marbre d’une blancheur translucide. Se séparer de ce qui nous est le plus cher pour l’offrir, avec toute notre confiance, sans retenue, se dépouiller de soi, comme l’artiste qui se donne…
Parmi les œuvres de Carpeaux, vois cet Amour blessé, dans cet admirable angelot du même nom, étonné et attristé de sa blessure. N’as-tu pas toi-même connu que des amours blessées ? Constance, Marie, Aurore… L’amour paternel encore, dans ce terrible Ugolin condamné à assister à l’agonie de ses enfants et d’en consommer la chair. Et l’amour infini qui se lit dans les yeux de ce chien Néro pour son petit maître, le Prince Impérial… Te souviens-tu de Mops, ce roquet café au lait qui t’avait suivi jusqu’à la rue Pigalle et devant lequel tu étais en adoration ? Et de Marquis, le chien d’Aurore, dont les facétieuses gesticulations t’avaient inspiré la Valse du Petit Chien ?
Quittons les statues pour les tableaux : Rubens, et les Valenciennois Watteau, Abel de Pujol, Harpignies… Mais attardons-nous devant mes préférés, où s’expriment tout à fois l’amour divin et l’amour maternel : La Vierge adorant l’Enfant Jésus, d’Ernest Deger, et La Déploration du Christ, de l’Anversois Pieter Van Mol, dont la lumière intérieure qui en émane et la blancheur nacrée du corps du Christ ne cessent de me fasciner.
Frédéric me prit le bras afin d’y trouver une béquille secourable. Je sentis le poids de son corps las se décharger sur le mien. Ses paupières fendues en amande s’ouvraient sur de grands yeux gris-bleus, doux et expressifs, qui débordaient de tendresse et de fièvre. Malgré ses lèvres épaisses et son nez important nettement courbé qui donnait à son visage un caractère exceptionnel, il avait une distinction princière. Un léger reflet roux enveloppait son épaisse chevelure blonde et frisée, qui débordait sur son beau et noble front. Sa nature primesautière de jeunesse avait fait place à une réserve excessive. Je sentis cette brûlure intérieure qui le consumait. Ce tableau avait-t-il éveillé en lui un besoin de spiritualité qui n’était jusqu’ici qu’en état de latence ? Toutes les blessures, les déceptions, la maladie, les chocs affectifs lentement digérés et exaltés dans la création musicale, amenaient doucement cet homme, qui fut jadis un enfant facétieux et excessivement gai, et un jeune homme plein d’esprit et d’humour qui se plaisait à rechercher les mondanités, tout cela amenait peu à peu Chopin au questionnement métaphysique qu’il avait jusque là ignoré.
Je lui pressai tendrement le bras et l’attirai doucement au dehors. L’air frais amena bientôt une touche rosée sur ses joues creuses. Il toussota –avec une grâce infinie selon Marie d’Agoult, releva le col de son manteau et me sourit en plongeant son regard mélancolique dans le mien. Je lui indiquai au loin un grand vaisseau rouge qui tanguait à l’horizon.
Viens Frédéric, poursuivons notre périple, allons voir ce paquebot de plus près. Il ballotte en son sein quantité d’artistes, d’acteurs, de musiciens. C’est notre Scène Nationale, notre Phénix qui marqua la renaissance du théâtre dans notre Ville. Je t’imagine y donnant un récital… Mais tu fuyais les concerts publics ; tous ces yeux fixés sur toi te terrorisaient. « Quel martyre c’est pour moi, durant trois jours avant de jouer en public ». Selon Aurore, tu aurais voulu des concerts sans affiche, sans programme, sans spectateurs…
Il est tout près d’ici un autre bâtiment où navigue mon âme. Il s’agit de l’Hôpital du Hainaut, anciennement appelé Hôpital Général. Curieux, n’est ce pas, mais cette construction du 18è siècle m’attire sans que je puisse m’en expliquer la raison. Il me semble y avoir déjà vécu. Comme dans ces lieux de Pologne où, mettant mes pas pour la première fois dans les tiens, je me sentais pourtant en pays connu. Etais-je donc l’un de ces « enfants-Dieu » déposés dans la tour d’abandon ? L’un de ces mendiants ? De ces insensés ? Ou encore l’un de ces soldats dans un bâtiment aujourd’hui monument historique qui fut tout à la fois hospice et hôpital militaire ?
Ça va, Frédéric ? Tu n’es pas trop fatigué ? J’aimerais à présent te montrer le cœur de Valenciennes. Il nous faut marcher encore un peu, quitter le quartier des Canonniers pour nous rapprocher du centre. Sais-tu que, sous nos pieds, coule l’un des quatorze canaux qui valurent à notre Capitale du Hainaut l’autre nom de « Petite Venise » ? Mais les hommes qui les avaient fait naître ont également fait taire leur chant, ils les ont couverts, enterrés, condamnés à l’obscurité et à l’oubli. Plus aucun oiseau ne les survole, plus aucun rayon de soleil ne perce la surface de leur onde. Qui se souvient du Grand Bruille, de la Balhaut, de l’Ordron ou du Canal des Carmes… ? Seuls le fleuve Escaut et sa sœur la Rhônelle dominent toujours notre Cité, comme la Vistule ta chère Varsovie. Tu les trouveras personnifiés par le statuaire Henri Lemaire, trônant sur la façade de l’hôtel de ville, sous l’épique figure exécutée par Carpeaux représentant Valenciennes défendant la Patrie. Patrie dont elle a bien mérité, elle, la fière et belle ville des Pays-Bas espagnols qui n’est devenue française qu’en 1678 après s’être vaillamment défendue contre l’envahisseur, ces « Français » qu’elle abhorrait.
A ce mot de patrie, les yeux de Chopin s’emplirent de larmes. Elles n’étaient pas pour Valenciennes, bien sûr, mais pour la Pologne. Lui qui disait à Alkan : « Où qu’on aille, on est toujours là où on a commencé à vivre. Et qu’il doit être triste de mourir ailleurs qu’au lieu de sa naissance ». Lui, l’exilé, empreint de vénération pour son pays, prisonnier d’une santé trop précaire qui l’empêchera de participer activement à la lutte contre l’envahisseur. L’occupation et la chute de Varsovie resteront pour lui une plaie inguérissable et le début d’une longue torture morale. Lui aussi, à cet instant, abhorre les Français qui n’ont pas secouru la Pologne. Il se pose tant de questions sur l’utilité de la vie, et de la sienne en particulier : « J’ai raison de déplorer d’être venu sur terre. Pourquoi ne m’a-t-il pas été permis de n’y pas venir puisque j’y suis inactif, mon existence à quoi sert-elle ? ». Et plus tard, il dira encore : « Je sais que je n’ai jamais servi à rien ou du moins, pas à grand-chose, ni aux autres ni à moi-même ».
Affirmation sacrilège. Tu ne reverras jamais la Pologne, Frédéric. Seul ton cœur, qui avait tant battu pour elle, réussira à repasser la frontière. Mais ton existence n’aura pas été vaine. Nul patriote ne l’a servie mieux que toi, nul n’a laissé un nom plus impérissable que le tien. Je voudrais seulement te citer le grand interprète Paderewski : « Pourquoi est-ce en Chopin que parle aussi fortement l’âme de la nation ? Pourquoi la voix de notre race jaillit-elle de son cœur, comme des profondeurs inconnues de la terre jaillit la source vivifiante ? ».
Quant aux Français, tu finiras par les aimer comme les tiens…
J’écrase de mon pouce la larme qui déborde et qui roule. Je me sens si proche de lui que toutes ses blessures saignent encore en mon propre cœur. Ma main caresse la joue de celui que je suis la seule à voir, sur ce trottoir de Valenciennes. Les passants le traversent ou le heurtent sans que nous en soyons pour le moins affectés. Etrange, cette relation que j’entretiens avec le grand Polonais.
Terminons notre promenade, Frycek, et je te laisserai rejoindre ces hautes sphères où tu résides maintenant. Admire au passage les éléments de l’architecture typique de Valenciennes : rosettes, arcs de décharge, petits chapiteaux, denticules, et ces burguets –petites portes basses par lesquelles les dentellières descendaient dans les caves. Les façades de grès, de pierres et de briques avec leurs fers d’ancrage.
Ce drôle d’oiseau à notre droite est l’œuvre de Beaudelot, l’un de nos artistes contemporains encore vivants qu’il est possible de croiser au détour d’une rue. Tout un personnage, avec ses pieds souvent nus, son chapeau et sa barbe. En guise de pattes, le volatile a tout simplement hérité d’un moulage de ses mains !
Et nous voici devant la Maison à pan de bois, qui date de la domination espagnole. Je pourrais encore te parler de bien d’autres choses : du Saint Cordon millénaire, de la reine Philippa de Hainaut et de son chroniqueur Jean Froissart –tous deux valenciennois, du Collège des Jésuites, de la dentelle de Valenciennes, de Jules Mousseron, notre mineur poète créateur de Cafougnette…
Mais je vois que tu es las. Terminons donc notre promenade par un lieu qui te correspond, un lieu qui parlera à ton cœur de jeune homme : le Conservatoire de Musique. C’est ici qu’un certain pianiste m’a fait naître à moi-même. Ecoute… Ta quatrième ballade… Tu entends ces notes qui vibrent encore dans l’air, qui tournoient sans jamais vouloir se poser, et sur lesquelles son âme affranchie se fait légère et sereine ? Je te parle d’un pianiste dont Valenciennes peut être fière. Un virtuose habité par les grands Maîtres, écorché par la vie et la maladie, si semblable à toi-même par tant d’aspects, et qui nous quitta à l’âge de 35 ans, après un terrible Voyage d’Hiver. Je te parle d’Alain Amand.
Chopin me sourit, avec cette pétulance dans le regard et cet air entendu qui me rassurait. Il me comprenait, portait mon chagrin et mes espérances, m’assurait de son amour intemporel. Mais il avait hâte de regagner ce monde plus éthéré où la maladie, la peine, la souffrance n’avaient pas leur place. Un monde fait pour lui, le sylphe, l’âme exquise que la mort avait délivrée de la trop pesante matière. Il me remercia pour cette promenade, posa ses lèvres sur ma joue que la tristesse avait rendue humide, et je sentis son corps évanescent se diluer dans l’espace. Mais dans ma main restée ballante, une autre main vint se glisser. Elle était chaude et douce, elle avait ce galbe des mains de pianiste que ma mémoire endolorie identifia de suite. Comme s’il avait passé un relais, Frédéric avait fait place à Alain.
Carmen Desor, le 10 octobre 2008