La cuillère décrivait de grands cercles dans la tasse, faisant naître en son centre une galaxie spirale miniature. Cela semblait monopoliser toute l’attention d’Aurore. Face à elle, Christian l’observait avec insistance.
- Tu n’es pas très loquace, constata-t-il enfin.
Elle interrompit le mouvement de la cuillère. La galaxie se disloqua. Christian la connaissait sur le bout des doigts et pouvait lire ses états d’âme dans le moindre de ses petits gestes. Quelque part, cela était rassurant. Une invitation permanente à se confier, en quelque sorte. Christian n’avait souvent qu’à donner le petit coup de pouce nécessaire.
- C’est Adamski ? fit-il en fouillant son visage, un sourire accroché au coin de ses grands yeux aux couleurs changeantes de l’automne.
Il avait deviné, bien sûr. Aurore, pourtant, n’avait pas envie de se laisser aller aux confidences. D’ailleurs, il n’y avait vraiment pas de quoi fouetter un chat. C’est alors que le songe étrange qui s’était éclipsé de sa mémoire lui revint subitement à l’esprit.
- Ça te dit quelque chose, « Achino Morano » ?
Désappointé par la question qui n’était pas tout à fait celle qu’il attendait, Christian leva les sourcils en accent circonflexe pour signifier son ignorance. Aurore poussa un petit soupir de découragement.
- …c’est important ?
- Non… C’est juste un rêve. Oublie ça.
Elle posa le front sur ses poings fermés avec beaucoup de lassitude. Visiblement, quelque chose la préoccupait. Christian écarta la frange de cheveux qui dissimulait son visage.
- Aurore… Qu’est ce qui ne va pas ?
Le cimetière, la terre glaise, la lumière… Et le comportement d’Aubin, qu’elle ne comprenait pas, et qui lui avait fait tellement de peine. Elle se mit à tout lui raconter, en vrac, dans un flot de paroles salutaires qui souleva la chape de plomb qui la terrassait depuis son intrusion sur la scène. La lumière… et le fronton, immense, avec cette inscription qui s’était gravée dans son esprit avec une telle force qu’elle en était encore toute remuée. Ce songe avait forcément une signification qu’il lui fallait décrypter. Elle allait poursuivre sa réflexion à haute voix quand elle fut brutalement interrompue par un coup de pied décoché sous la table. Elle s’apprêta à protester lorsqu’une faible voix hésitante se fit entendre dans son dos.
- … Aurore ?
Le timbre déjà si familier attisa la petite flamme qu’elle avait tenté d’étouffer quelques heures plus tôt. Elle se retourna vivement. Debout près d’elle, les bras ballants, l’air perdu, Adamski ressemblait à un enfant égaré recherchant une présence amie. Aurore se leva prestement, dans un élan de tendresse et de vénération.
- Oh, bonjour… enfin… re-bonjour.
La réprobation muette qu’elle nourrissait envers lui depuis sa fuite de la scène s’était miraculeusement envolée. Ne subsistait que son attirance irrépressible, et cette émotion si subtile qu’il savait si bien éveiller en elle. Elle rougit en cherchant désespérément ses mots.
- Je… je vous présente Christian Sheppard, fit-elle gauchement en désignant le clarinettiste.
Celui-ci serra la main que lui tendait amicalement Aubin.
- Christian est clarinette-solo à l’Orchestre. Il était à la répétition tout à l’heure.
Sans répondre, Aubin fit un petit signe de connivence.
- Vous voulez vous joindre à nous ? fit Christian en avançant une chaise.
- Je ne sais pas… Je ne voudrais pas vous déranger.
- Mais pas du tout. C’est avec plaisir. Vous allez manger quelque chose ?
- Non merci, j’ai pris une petite collation avec le Chef, soupira-t-il, laissant entendre qu’il s’était laissé faire sous la contrainte.
- Un petit café alors ?
- Volontiers.
- Ne bougez pas, je vais le chercher.
Aurore remercia silencieusement Christian pour son empressement auprès d’Aubin, et le regarda s’éloigner avec un léger pincement au cœur. Elle avait eu envie de le retenir, tant elle appréhendait désormais de rester seule avec le pianiste, ne fût-ce que quelques instants. Elle n’osait croiser le regard bleu et candide qu’elle sentait peser sur elle. Il lui fallait meubler le silence.
- Vous savez, j’ai beaucoup aimé le Concerto, l’autre jour à Lille. Je n’ai pas eu vraiment le temps de vous le dire.
- Oui, c’est une très belle page.
- Et une magnifique interprétation !
- Merci.
Il caressait distraitement le formica de la table. Aurore examinait ses mains avec envie. Elles étaient plus musclées que celles de Christian, et des veines saillantes en parcouraient le revers.
- C’est une partition douloureuse pour moi. Elle me rappelle le passé.
Une douce mélancolie l’avait enveloppé comme un voile. Le regard tourné vers l’intérieur, il observait avec nostalgie les spectres qui peuplaient sa mémoire. Ses visions semblaient ne pouvoir s’exprimer par les mots. Mais curieusement, il n’y avait aucune souffrance accrochée à sa face. Juste une langueur indéfinissable qu’Aurore considérait avec intérêt. Il semblait qu’autour d’eux, la cafeteria s’était estompée, et avec elle, les bruits et les éclats de voix. Ils étaient seuls, mais ensemble, et se sentaient merveilleusement bien. Ne subsistait qu’un état de grâce auquel l’arrivée joviale de Christian vint mettre un terme. Il posa précautionneusement la tasse de café noir devant Aubin.
- Voilà… de la part d’Aurore.
Aubin avait repris pied dans le présent, et sourit avec une grande douceur.
- Aurore, fit-il d’un air pensif en prononçant distinctement chaque syllabe. C’est un bien joli prénom.
Il effleurait le bord de la tasse du bout de l’index. Aurore fut agréablement surprise par le ton caressant.
- Vous le voyez de quelle couleur ? demanda Christian qui s’était penché vers lui.
Aurore fronça les sourcils. Elle ignorait tout du don de synesthésie du pianiste. Christian voulut alors expliciter sa question en relatant les propos récemment tenus par un journaliste dans un article de presse à l’occasion de la série de concerts consacrée à Beethoven. Aubin sourcilla à cette évocation.
- C’est ennuyeux, il faut qu’ils précisent cela à chaque fois. Ça n’a vraiment aucun intérêt pour les gens qui viennent m’écouter. Et puis, c’est assez courant, je ne suis pas le seul dans ce cas.
Aubin venait de débiter le discours le plus long qu’Aurore ait jamais entendu de lui jusqu’à présent. Elle se rapprocha sensiblement, visiblement captivée.
- Mais si, c’est intéressant. Vous êtes un peu comme Rimbaud, alors ?
Aubin baissa la tête avec un sourire humble. La comparaison le gênait.
- Bleu, lâcha-t-il tout bas. Je le vois bleu.
Aurore se rapprocha encore. Elle était si près que son coude touchait celui d’Aubin et qu’elle pouvait sentir la chaleur de son corps.
- Bleu clair ou bleu foncé ?
L’énoncé de la question le frappa en plein cœur. Il revit Franz étaler devant lui la palette des crayons de couleur, et choisir avec un soin tout particulier le crayon adéquat, celui qui colorierait avec justesse les notes de la portée sous les directives du petit Aubin. Il entendit la voix légèrement moqueuse, et sentit ses cheveux crépiter sous la caresse des longues mains d’albâtre. Il resta un instant interdit, les yeux dans le vide.
- Je… je ne sais pas. Je ne sais plus. Excusez-moi, je… je dois partir.
Le charme était rompu. Il s’était levé comme un automate. Un grand froid avait saisi Aurore lorsque le contact physique presque imperceptible avait brusquement cessé. Dans sa fuite, Aubin fit quelques pas hésitants, puis se retourna sur elle et lui lança d’une voix mal assurée :
- …A tout à l’heure ?
Ces simples mots contredisaient son attitude. Ils sonnaient comme une excuse, et le ton interrogatif comme une invitation à se revoir. Elle opina doucement de la tête en observant la silhouette frêle s’effacer derrière la porte. Bizarrement, Aubin lui semblait de plus en plus accessible, même si le mystère qui l’entourait venait encore de s’épaissir.
* * *
Aubin prit la couverture et la pressa doucement. Ses yeux se fermèrent tandis qu’il humait avec volupté l’étoffe duveteuse. Mais bientôt, son corps se mit à hoqueter misérablement.
- C’est de ma faute… c’est de ma faute…
Il s’effondra sur la chaise en heurtant la bassine dans laquelle la glace avait presque entièrement fondu.
- Aubin !
Aurore s’était précipitée vers lui, dans un élan d’affection qu’elle n’avait pu réprimer. Il la touchait tellement. Elle n’aurait su exprimer ce qu’elle éprouvait en cet instant. C’était bien plus que de la compassion. Une sorte d’empathie, qui lui faisait ressentir dans chaque fibre de son corps la détresse évidente de ce pianiste d’exception. Elle avait posé sa main sur les cheveux soyeux, mais la retira bien vite lorsque son regard croisa celui de Louison, vert comme l’émeraude, transperçant comme la pointe acérée d’une flèche empoisonnée. Celui de Frédéric, sombre et agressif, n’était pas plus avenant. Seul celui de la nouvelle venue était teinté de surprise, et d’une douceur si grande qu’il irradiait l’amour. Aurore s’écarta lentement d’Aubin.
- Pardon, balbutia-t-elle.
- Mais de quoi, mon enfant ?
Aubin avait relevé la tête et porta sur Aurore un regard chargé de gratitude.
- C’est Aurore, Madame Dernancourt. C’est… c’est une fan.
- Je croyais que tu laissais tes fans à la porte, mon garçon. C’est ce qui se dit, en tous cas.
Le ton était légèrement réprobateur, mais sans jugement. Avec simplement un accent de regret dans la voix. Aubin serrait la couverture contre son cœur en gardant les yeux rivés à Aurore. Il semblait réaliser à cet instant précis qu’elle avait réussi à s’introduire dans sa vie là où tant d’autres avaient échoué ; et que lui, Aubin, s’était laissé faire de bonne grâce.
Aurore ne pouvait se détacher de la spirale bleue qui l’avait aspirée. Elle se moquait bien de l’hostilité manifeste de Frédéric et de cette Louison, au rôle encore si flou. Aubin pénétrait son cœur jusqu’à la pointe. Elle savait qu’il était temps pour elle de le laisser, mais ne pouvait cependant s’y résoudre. Elle tendit machinalement la main en guise d’au revoir. Il s’en empara et la tira doucement à lui, tandis qu’un baiser léger comme une brise effleura ses deux joues.
Elle quitta la loge presque à reculons. Le mythique Adamski lui avait fait une place, non seulement dans les coulisses, mais également
dans son cœur. Aussi ténu que pût être le lien qui venait de se tisser, il avait ce côté miraculeux, inespéré, qui donnait à sa vie
un goût de merveilleux.
Extraits du chapitre 6
Assise sur la pierre tombale qui jouxtait la sépulture de Chopin, Aurore fixait le minuscule interstice qui s’était formé dans le scellement du tombeau. Telle une ombre furtive plaquée contre la pierre, sa pensée pénétra la cavité obscure et parvint jusqu’au cercueil massif. Audacieusement, elle s’y glissa, avec pudeur et respect, pour que cela ne ressemblât pas à un viol. Chopin était si proche. A quelques mètres à peine. Si proche que cela paraissait irréel. Elle se le représenta, figé dans la mort et l’embaumement, ignorant du flot continu des visiteurs. Lui, que la foule effrayait. Lui, que les centaines d’yeux des spectateurs indisposaient. Aurore parvenait à remonter le temps, ou plutôt à défalquer les années qui s’étaient superposées, jour après jour. Et ce, jusqu’à celui, mémorable, où le cortège funèbre s’était arrêté, à cet endroit précis. Le temps n’avait fait qu’accumuler les images et les sons en un fondu enchaîné, qu’il suffisait de rembobiner comme un film que l’on passerait à l’envers. En spectatrice fantomatique des funérailles, elle arrivait à sentir sur ses joues le frôlement du petit vent d’automne. Elle pouvait encore palper la présence de Solange ou de Jane Stirling. Celle de Delacroix et de Pleyel. Elle percevait la scène que sa clairvoyance extatique rendait terriblement vivace, tandis que le vent lui soufflait les mots d’adieu et les sanglots étouffés.
Chopin l’habitait au même titre que Léo, et même davantage. Elle avait porté ses pas dans les siens, de Varsovie à Paris, de Majorque à Nohant, pour que ce don d’empathie qui était à la fois sa grande force et sa grande faiblesse pût trouver dans les repères visuels des lieux de vie du compositeur, le moyen le plus sûr de sa pleine expression.
Soudain, elle enfouit son visage dans le plan de Paris pour que les touristes qui venaient de s’arrêter ne pussent voir ses joues humides. L’animation provoqua une brutale réintégration du présent. En une fraction de seconde, les années se superposèrent à nouveau, entraînant 1849 dans une plongée vertigineuse. L’ombre qui s’était blottie contre le corps de Chopin refit le trajet inverse et se refaufila par le discret interstice. Elle s’éloigna de quelques pas, s’approcha de la modeste sépulture de Pierre Desproges.
Elle remarqua alors que de petites fleurs mauves semblables à de minuscules pensées se dressaient fièrement parmi les abondants brins d’herbe. Etait-ce possible ? A deux pas de Chopin s’épanouissaient les petites fleurs préférées du Maître : des violettes !
* * *
Le regard d’Aubin se faisait instable. Perdu dans les réminiscences de son passé, il souleva machinalement le couvercle de l’instrument et se mit à frapper la note la plus grave, puis la plus aiguë. Lentement. La plus grave, puis la plus aiguë. Aurore l’observait, tandis qu’Aubin lui lançait de rapides coups d’œil à la dérobée.
- Je ne l’ai pas vu tout de suite. Il était dans la pénombre. Et puis, la musique s’est élevée. De nulle part.
Elle l’écoutait avidement.
- Quand il s’est approché de moi… il était si beau et si doux… Il a pris mes mains dans les siennes…
La voix d’Aubin se remit à trembler au fur et à mesure qu’il revivait la scène. Mais il se sentait incapable de mettre des mots sur chaque délicieuse brûlure qui accompagna cette première rencontre. Il planta son regard dans celui d’Aurore et se dépêcha d’aller à l’essentiel, passant aux aveux les plus intimes. Les mots s’étaient précipités et se bousculaient avec maladresse tandis qu’il brossait en quelques minutes le tableau de leur histoire et la singulière magnificence de leurs sentiments. Et l’arrivée de Frédéric, comme une béquille, presque un substitut. Le flot de paroles se tarit enfin. Il soutint son regard avec défiance. Elle connaissait à présent sa véritable nature. Aurore sentit vaciller la petite flamme de sa résurgence à la vie. Et tout l’édifice amoureux dont Aubin était l’architecte involontaire, s’ébranler avec fracas à l’intérieur de son corps vide. Des larmes lui piquèrent les yeux. Elle fit un gros effort pour les contenir.
- Je pourrai continuer à vous voir… ?
De l’étonnement passa dans les yeux d’Aubin. La condamnation n’était pas venue. Le rejet qu’il croyait inéluctable, non plus. Il savait ce que l’acceptation d’Aurore représentait pour elle d’abnégation. Mais Aurore ne voulait pas penser à l’avenir. Pour elle qui vivait dans le passé depuis si longtemps, le présent était déjà un luxe, et Aubin un miracle.
A présent, tout pouvait être dit. Ils se racontèrent l’un à l’autre, et cela était bon. Elle lui parla de Léo, un peu. Il lui conta les heures passées devant la cheminée, sa tête renversée sur la couverture écossaise qui couvrait les genoux de Franz, à écouter de la musique dans le salon rougeoyant. La bonne Madame Dernancourt qui l’aimait comme un fils. La pédagogie de Franz, qui avait su déceler en lui ses prodigieuses capacités et l’avait tout simplement guidé, cultivé comme on cultive une rose. Avec amour. Patiemment. Sans jamais relâcher son attention ni ses efforts. Il passa très vite sur la maladie de Franz, et éluda les questions d’Aurore sur les circonstances de sa disparition. Pas une seule fois il ne parla de sa propre famille.
Ils replacèrent les housses, refermèrent les volets et verrouillèrent la
porte du salon rouge. Lorsqu’ils quittèrent la maison, ils ressemblaient à deux amants qui se tenaient du bout des yeux en souriant.
Extraits du chapitre 7
La soirée s’était déroulée à merveille, jusque très tard dans la nuit. Aubin avait immédiatement séduit Adrien et Louis par son intelligence et sa grande culture. Après que tous furent partis, il s’attarda encore un peu, cherchant à repousser le moment de se retrouver seul. Il était venu sans Frédéric, qui avait refusé de le suivre. Aurore s’en était tout d’abord réjouie, mais très vite s’en désola sincèrement en voyant la détresse psychologique d’Aubin.
- Tu veux bien jouer un peu, s’il te plaît ? Juste un morceau…
Aucune note n’avait encore flotté dans la douceur vespérale, ce qui donnait à Aurore un insidieux sentiment de frustration. Aubin se glissa sur la banquette du piano avec une grande lassitude.
- Et que veux-tu que je te joue ?
Elle haussa les épaules en signe d’ignorance. Il choisit alors d’enchaîner plusieurs Consolations de Liszt. Elle l’écouta comme à son habitude, en appui sur l’instrument, pour ne rien manquer du spectacle de ses mains. Lorsqu’il eut terminé, il eut ce sourire modeste qu’elle lui connaissait si bien, avec le regard légèrement fuyant qui courait d’Aurore au piano, et du piano à Aurore. Ils en étaient rapidement venus au tutoiement, tout naturellement, ce qui les rapprochait encore davantage. Elle ne pouvait s’empêcher de détailler chaque parcelle du visage aimé, avec ce mélange d’admiration et d’envie qui le troublait et le gênait parfois. Il se détournait alors, et feignait de reporter son attention sur autre chose. Mais, de plus en plus souvent, il se plaisait à s’ancrer aux yeux bleus d’Aurore, aussi bleus que les syllabes qui composaient son prénom, et remontait le fil de son désir si fortement, si désespérément manifesté. Il aimait accrocher et soutenir ce regard féminin, quand tous les autres regards féminins glissaient sur son indifférence, voire son aversion. Et il s’étonnait lui-même du petit pincement au cœur qu’il en ressentait alors.
En outre, la ténacité d’Aurore ne cessait de le surprendre. Cette assiduité qu’elle avait mise à le suivre malgré tout, le flattait et allumait mille feux dans l’abîme sombre de ses prunelles claires. Il se laissait faire avec grâce, s’en amusait même et, parallèlement, en paraissait très ému. Aurore était devenue un besoin, et la clef de tous les possibles. Sa fan acharnée l’implora en minaudant.
- Encore, s’il te plaît…
Il secoua la tête.
- S’il te plaît…
Aurore avait ce défaut de ne pas pouvoir freiner ses désirs qu’une simple concession suffisait à exacerber. C’était là son côté passionné et excessif. Paradoxalement, elle pouvait se nourrir des semaines entières d’un sourire complice, d’un regard appuyé, ou d’une parole aimable. Cela aussi faisait partie de ces choses qui ne cessaient de le confondre et de le séduire chez Aurore : cet ascétisme dans la passion.
Il prit un air ennuyé et se dégagea du clavier en se triturant gauchement les doigts.
- Je… je ne peux pas.
Elle s’arrêta de trépigner pour le considérer avec stupéfaction.
- Tu ne peux pas ?
Il secoua silencieusement la tête, avec cette mine d’enfant malheureux sur le point de fondre en larmes. Elle s’émut de sa détresse aussi soudaine qu’inexplicable. Saisissant une chaise, elle l’approcha d’Aubin et s’y assit avec empressement. Elle chercha à saisir le regard qui fuyait et se perdait sur les dalles nues de la salle à manger.
- Qu’est-ce qui ne va pas, Aubin ?
- C’est cette brûlure…
Les mots furent exhalés dans un souffle. Il continuait à fuir son regard. Aurore posa délicatement la main sur les siennes.
- Quelle brûlure ?
Il leva enfin les yeux sur elle. Ils étaient remplis de désespoir.
- Je ne sais pas. Elle vient de plus en plus tôt. C’est comme un feu qui me dévore de l’intérieur dès que je commence à jouer. C’est pour cela que je refuse presque tous les concerts.
- Alors, la glace…
Il hocha misérablement la tête. Puis, il parut s’animer, comme s’il voulait distraire Aurore de ses propos et oublier sa propre douleur.
- Tu sais, quand j’étais petit, je n’aimais pas le piano.
Il avait dit cela sur un ton anodin en caressant les touches. Puis, il avait relevé la tête et l’avait regardée presque effrontément en expirant un petit rire destiné à atténuer l’incohérence de sa déclaration qui devait fortement ressembler à un blasphème.
Aurore prit une expression franchement dubitative. Mais Aubin continua sur sa lancée.
- Il m’effrayait. Le piano m’effrayait. Parce-ce que ce qui sortait de mes doigts, c’était trop beau. Ça ne pouvait pas venir de moi.
Il s’assura de l’attention d’Aurore d’un rapide coup d’œil, et examina les paumes galbées par la pratique intensive de l’instrument, et les doigts puissants et déliés qu’il tint écartés devant son visage.
- Au début, la brûlure ne venait pas tout de suite. Elle n’arrivait qu’au moment où je m’approchais de la ligature.
- La ligature ?
- Oui… tu sais, c’est ce point où tu bascules de l’autre côté. Tous les musiciens rêvent de l’atteindre.
- Et tous y parviennent ?
- Oh non !
Absorbée par les fascinantes confidences d’Aubin, Aurore se cala le menton dans ses mains ouvertes en corolle.
- Continue.
- J’étais au pied d’une verticale. Et j’étais frustré, parce que je n’arrivais pas à monter cette verticale. C’était comme un nœud inextricable.
Il accompagnait son explication de gestes de la main.
- La douleur, je m’en moquais. Il fallait que je parvienne de l’autre côté. Je voulais savoir. Et un jour, j’y suis arrivé.
Il s’arrêta, les yeux fixes et brillants. L’excitation qui avait accompagné son explication avait atteint son paroxysme et venait de retomber en apportant l’apaisement. Il regarda Aurore avec des yeux pleins d’amour.
- A partir de ce jour, j’ai aimé cet instrument. Il était devenu vital. Ma mère croyait me tenir quand j’étais au piano, alors qu’en fait, c’était le seul moment où je ne lui appartenais plus. Rien ne pouvait m’atteindre quand je jouais comme je jouais.
Il passa amoureusement le dos de la main sur les touches qui s’enfoncèrent légèrement sous la pression. Un long silence s’installa. Aubin se remit à tripoter le clavier d’un air contrit. Il devait aller au bout de ses confidences.
* * *
- … Excusez-moi, peut-être que je vous dérange...
Il fit signe que non et l’invita à le suivre. Il marchait lentement, comme si cela lui en coûtait, tandis qu’Aurore trottinait derrière avec impatience. Ils longèrent les tombes qui bordaient les plaques de ciment, jusqu’à une petite crique de verdure dans laquelle un saule pleureur majestueux étendait son feuillage au-dessus d’un tombeau de marbre blanc. Le nom de Franz y était gravé en lettres dorées. Et sur la pierre était érigée une magnifique statue. Elle représentait un pianiste assis devant un clavier, vêtu d’un manteau ample. Stupéfaite, Aurore dévisagea le personnage sans parvenir à croire ce qu’elle voyait. Le jeune homme avait une allure noble, un port de tête fier mais sans ostentation, de la grâce dans le geste suspendu de ses mains. Mais, surtout, il avait l’exacte physionomie de Liszt !
- On dirait…
Elle pointa un index en direction de la statue et se retourna vers le gardien pour clamer sa surprise. La phrase resta inachevée. Le vieux monsieur avait enlevé son béret qu’il malaxait gauchement, tandis qu’il regardait fixement le sol pour qu’Aurore ne surprît pas ses yeux humides. Son émotion la toucha d’autant plus qu’elle n’en voyait pas vraiment la raison. Elle s’approcha doucement de lui.
- Vous le connaissiez ?
Il renifla.
- Tout le monde connaissait m’sieur Franz.
Il contempla avec désolation le visage immobile figé dans le marbre.
- M’sieur Franz était très bon.
- Vous le voyiez souvent ?
- Non, pas souvent. C’était un p’tit fragile. Mais il a tenu l’orgue de l’église pendant quelques années. Alors, on pouvait le voir le dimanche à la messe.
Il s’anima en parlant. L’évocation de Franz avait fait jaillir une pluie de météores dans ses petits yeux vifs. Les scènes du passé reprenaient vie et chamboulaient le cœur du vieux bonhomme.
- Vous savez, je connais rien à la grande musique, mais, quand il jouait… on avait des frissons partout.
Quel meilleur compliment pour un musicien ? Aurore détailla le visage de Franz. S’il était semblable, trait pour trait, à celui de Liszt, le sculpteur par contre, avait pris grand soin à ne pas lui donner le regard d’aigle du célèbre compositeur. Celui de Franz était empreint de douceur et d’une sereine acceptation.
- Parlez-moi encore de lui, s’il vous plaît.
Il haussa les épaules.
- Quand il était petit, on le voyait pas beaucoup, vous savez. Il était toujours à l’étranger, en tournée comme on dit. C’est après qu’on l’a vu plus souvent, quand il était trop malade pour partir. M’sieur Franz, il avait toujours un mot gentil pour tout le monde. Il était pas fier, pour sûr. Mourir si jeune… C’est un grand malheur.
Il renifla encore pour ravaler son chagrin. Aurore ne voulut pas l’ennuyer davantage.
- Je vous remercie vraiment beaucoup, monsieur. Vraiment.
Elle s’attendait à ce qu’il parte, mais le vieux monsieur resta planté devant le tombeau en continuant à maltraiter le pauvre béret. Il paraissait fouiller ses souvenirs.
- Maintenant que j’y pense, je me rappelle un p’tit gars…
Aurore dressa l’oreille.
- Oui… ?
- Un p’tit blondinet. A l’enterrement, il a pleuré toutes les larmes de son corps. Il était inconsolable.
- Vous savez qui c’était ?
- Non… c’est si loin…
Il chercha la réponse dans le regard de la statue.
- Ah si…
Le cœur d’Aurore sauta dans sa poitrine.
- … je crois bien que c’était le p’tit gars qui avait remplacé m’sieur Franz à l’orgue. Oui, je crois que c’était lui. Oh, il jouait bien aussi…
Il ouvrait grand les yeux de ravissement en se remémorant le petit organiste. Il continua à explorer ses souvenirs avec entêtement, comme si Franz avait rallumé une étincelle de vie dans sa vieille carcasse.
- Ah, il nous a fait une belle peur, celui-là.
- Qui ?
- Le p’tit blondinet.
- Ah oui ? Pourquoi ?
- Eh bien, un soir, il n’est pas rentré chez ses parents. Tout le village s’est mis à le chercher partout, surtout le long du canal. On croyait qu’il avait glissé dans l’eau. Pensez bien, c’est dangereux dans ce coin là, surtout quand il fait noir. Toute la nuit, on l’a cherché. Et, au p’tit matin, quand j’ai ouvert le cimetière et que j’ai fait ma ronde…
- Oui ?
- … je l’ai trouvé là…
Il indiquait le tombeau d’une main tremblante, encore tout ému et étonné de sa découverte ce matin-là.
- Il était au pied de la tombe de m’sieur Franz, affalé par terre, la tête enfouie dans ses bras. Il avait passé toute la nuit tout seul dans le cimetière… vous vous rendez compte ? Un p’tit gamin…
Sa voix chevrotait au fur et à mesure que l’émotion enfouie depuis vingt ans refaisait surface.
- Et qu’est-ce que vous avez fait ? demanda Aurore en écarquillant les yeux.
- Ben… j’ai enlevé ma veste et je l’ai posée sur ses épaules, parce qu’il était tout grelottant. Vous pensez, toute la nuit dans le cimetière… Il a même pas sursauté. Il a juste relevé la tête. Sa p’tite figure était toute sale, toute barbouillée de terre et de larmes. Il m’a regardé avec un drôle de regard… c’était pas un regard de gosse, ça faisait froid dans le dos. « C’est de ma faute. C’est de ma faute », qu’il arrêtait pas de répéter. « C’est moi qui l’ai mis là ». Vous vous rendez compte ? J’y comprenais rien du tout.
Aurore non plus n’y comprenait rien du tout. Pourquoi Aubin s’accusait-il de la mort de Franz ? Cela n’avait aucun sens. Ils restèrent silencieux quelques instants, avec leur peine et leurs interrogations.
- Mais, de quoi exactement est-il mort ?
- Ah, ça…
Le vieux bonhomme se rapprocha d’Aurore et mit sa main en porte-voix tout contre son oreille.
- On dit qu’il est mort de froid… !
Il avait chuchoté l’inavouable. Ce n’était pas une mort crédible, cette mort si absurde qu’elle s’en trouvait encore auréolée de mystère. Aurore interrogea silencieusement la statue. Sa visite apportait plus de questions que de réponses. Franz, mort de froid…
Elle attrapa la main du vieux bonhomme qu’elle serra chaleureusement dans les siennes.
- Je vous remercie vraiment beaucoup, Monsieur. Vous êtes très gentil. Je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps.
- Vous m’ennuyez pas, ma p’tite dame. Ça m’a fait du bien de parler de ce pauvre m’sieur Franz.
Aurore eut le temps de saisir le regard bleu qui glissa furtivement une dernière fois sur la statue de marbre blanc, et le petit salut presque imperceptible qu’il adressa à Franz, comme une timide et fugace marque de respect. Il réajusta le béret sur le haut de son crâne dénudé et s’éloigna d’un pas traînant. Aurore considéra la tombe dont la blancheur rutilait sous le pâle soleil.
- Oh, monsieur, s’il vous plaît…
Il se retourna.
- Je voudrais savoir… la tombe est tellement propre… est-ce que c’est la mairie qui la fait entretenir ?
- Non… J’crois bien qu’c’est un monsieur de Paris qui paie des gens pour ça.
Elle fit un petit signe d’acquiescement.
- Merci. Au revoir.
Il leva la main au niveau de sa poitrine.
- ‘voir.
Aurore se tourna de nouveau vers la statue que les branches retombantes
du saule effleuraient de leurs feuilles légères. C’est vrai qu’il devait être bon. Cela se lisait dans son regard, cela se devinait dans ses manières. Il avait l’allure d’un grand seigneur. D’un
bon et grand seigneur sorti d’un autre siècle. Il se dégageait de sa personne une aura indéfinissable. Comment cela se pouvait-il, venant d’une statue de marbre ? Mais cela se
pouvait. Elle se baissa et caressa pensivement la pierre à l’endroit supposé où Aubin avait été retrouvé par le vieux monsieur. Elle n’avait plus
envie de visiter l’église ou de chercher à voir la maison des parents. La réponse, toutes les réponses se trouvaient là, sous cette pierre. Elle posa sa joue sur les paillettes lisses du marbre
blanc, cherchant à s’imprégner des larmes qu’avait versées le jeune Aubin et qui n’avaient jamais cessé à ce jour de couler. Des larmes qui –elle en avait l’intime conviction, ne sécheraient
jamais.
* * *
Cette nuit-là, elle entendit Aubin se tourner encore et encore dans le lit momentanément déserté par Frédéric. Chaque froissement de drap lui faisait l’effet d’une déchirure. Si seulement elle avait été un garçon, peut-être aurait-elle osé le rejoindre. Toutes les fibres de son corps le réclamaient, même son cœur lui hurlait cette certitude : Aubin l’aimait. Elle le lisait dans son regard, elle le devinait dans ses gestes timorés qui n’osaient révéler un sentiment coupable. Un sentiment qui allait contre sa propre nature qui refusait le contact charnel avec le corps féminin, l’abhorrant même et le rejetant dans un haut-le-cœur de dégoût insurmontable. Peut-être avec le temps…
De son côté, Aubin écoutait le silence du salon, perturbé par la présence féminine à quelques pas de lui, dont il essayait de percevoir le souffle. Aurore… la clef de tous les possibles, récipiendaire de ses confidences comme Franz le fut de ses émotions les plus pures. Aurore, qui le troublait, le déstabilisait, éveillait en lui des sentiments diffus qu’il tentait de réprimer, parce qu’ils ne pouvaient être, tout simplement.
* * *
Aubin écarta légèrement le rideau de velours noir, et soupira d’angoisse. Les spectateurs s’empressaient de gagner leurs fauteuils et chuchotaient comme dans une église, faisant ressembler le brouhaha à un doux vrombissement semblable au ralenti d’un moteur en marche. Le coup d’oeil scrutateur parcourut les rangs et s’arrêta sur le dixième. Là se trouvait la quasi-totalité des protagonistes de son existence. Il les observa un à un, intensément, presque froidement.
Madame Dernancourt. Le regard d’Aubin la couva de tendresse. La bonne Madame Dernancourt, sa mère de cœur, la seule qui l’ait serré contre sa poitrine avec une générosité et un amour débordants. Son exubérance s’était tarie à la mort de Franz et avait fait place à une nonchalance maladive. Amputée de son fils, elle aurait pu laisser son cœur se dessécher et s’appauvrir. Mais elle y avait gardé une place pour le jeune Aubin désespéré, noyé d’un remords qu’elle ne comprenait pas. Puis, très vite, elle n’avait plus supporté de vivre dans ce manoir qui suintait de l’absence de Franz. Elle était venue habiter Paris avec Jonas et Louison. La maison, elle l’avait gardée pour Aubin qui l’avait achetée à sa majorité et en avait fait un sanctuaire. Jonas était devenu un médiocre journaliste, et Louison…
Le regard d’Aubin se fit tendre et souriant en glissant vers la jeune femme aux longs cheveux bruns et crollés. Louison, petite fille amoureuse devenue femme et groupie, jalouse d’Aurore, l’intruse qui lui avait ravi l’exclusivité. Elle n’avait pas pesé bien lourd à côté de Franz, la pauvre Louison. Il regrettait la peine qu’il lui avait faite tout au long de ces années. Elle avait fini par trouver sa place auprès de lui. Ce n’était pas celle qu’elle avait souhaitée, bien sûr, mais même si elle se permettait parfois des gestes un peu tendres, ceux-ci n’avaient jamais réussi à éveiller en lui la moindre émotion.
Près de Louison, un presque quadragénaire au physique ingrat et à l’allure intellectuelle. Paul. Le grand frère protecteur et instructeur. Le levier indispensable qui lui avait maintenu la tête hors de l’eau et l’avait élevé au sens pur du terme. Paul avait été son modèle et son miroir, l’avocat de ses aspirations, le Pygmalion de ses richesses intérieures. Paul, que Franz avait peu à peu éclipsé. Il en avait conçu une jalousie grandissante et s’était éloigné en silence. A la mort de Franz, cette jalousie qui ne disait pas son nom s’était reportée sur Aubin lui-même, insidieusement. Dans les yeux d’Aubin passa une grande tristesse et beaucoup de rancœur.
Près de Paul, le père. Aubin avait toujours gardé ses distances. Ils étaient trop dissemblables. Pourtant, ce n’était pas le mauvais bougre, cet homme phagocyté par une épouse trop autoritaire. Dans une autre vie peut-être, auraient-ils pu apprendre à se connaître mieux. Peut-être même à s’apprécier.
Aubin passa très vite sur ce père distant, pour glisser vers la femme fière et droite comme un i qui se tenait à ses côtés. Sa mère. Il l’aimait, infiniment. D’un amour inconditionnel. Pourtant, il lui en voulait. Une faille lézardait leur relation. Il avait voulu rompre, souvent. Mais ce n’était pas possible. Il était lié à elle par un trop lourd secret, et par ce besoin d’amour qu’elle n’avait jamais comblé. Son regard se durcit. Il avait tant attendu qu’elle le prenne dans ses bras. Mais à présent, il était trop tard.
Paul. Ses parents. Aubin les passa en revue encore une fois, un à un. Il ne se faisait pas d’illusions. Jamais ils n’avaient vraiment accepté sa différence. Ils l’avaient d’abord repoussée, comme une salissure honteuse et dégradante, avant de faire semblant.
Son regard glissa vers Frédéric. Ce brave Frédéric, toujours aussi beau, avec son corps d’adonis qui fut son premier atout pour gagner le cœur d’Aubin. La disparition de Franz s’était présentée comme une aubaine, et il avait saisi le désespoir du jeune adolescent pour se rendre indispensable. Un peu trop dominant, Frédéric, un peu trop protecteur, mais cela n’avait pas été pour déplaire à Aubin. Il avait tant besoin d’amour. D’ailleurs, il n’avait pas dû avoir la vie facile tous les jours avec lui, ce brave Frédéric. Aubin avait presque envie de le plaindre…
Son regard compatissant glissa encore d’un siège et vint se poser sur Aurore. Aurore, bizarrement assise auprès de Frédéric. Aurore… Si son corps éprouvait encore quelques réticences, son cœur et son âme, eux, n’avaient plus aucun doute. Il la fixa un long moment, ébauchant un sourire de regret, résigné, fataliste. Pour elle aussi, il était trop tard à présent.
Puis son regard glissa sur les autres rangées peuplées d’inconnus qui ne l’intéressaient
pas, qui ne le concernaient plus. La salle lui semblait étrangère et lointaine, à des années-lumière de sa propre existence. Il les regarda tous, lentement, allant de l’un à l’autre. Les yeux
pleins de reproches. Il n’avait plus d’envie. Il n’avait que des doutes. Et l’angoisse. L’angoisse, qui l’oppressait. Ce poids, sur sa
poitrine…