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24 février 2012 5 24 /02 /février /2012 20:42

 

"Beethoven mal joué est ennuyeux ; Chopin mal joué est insupportable." Cette affirmation péremptoire de Dominique Jameux résume une indubitable constatation : la poésie exaltée qui fonde l'art musical de Frédéric Chopin peut facilement se défaire en une mièvre sensiblerie, tout comme elle permet, si elle est magnifiée par des mains et un esprit aguerris, de tendre à l'état de grâce. Celui-ci fut heureusement approché à plusieurs reprises, l'oeuvre chopinienne occupant depuis son origine une place de prédilection dans la formation et le répertoire des virtuoses du piano.

 

De son vivant, Chopin s'entoura des meilleurs pianistes de son temps qui défendirent et diffusèrent sa musique hors des cercles étouffants de la mondanité et au-delà des frontières de la France, tels Ferdinand Hiller (1811-1885), George Osborne (1806-1893), qui, dans ce répertoire, suscitait l'admiration d'Hector Berlioz, Clara Schumann, née Wieck (1819-1896), l'une des premières à répandre les créations du maître polonais en Europe, ou encore Franz Liszt (1811-1886), qui poursuivit entre 1839 et 1847 une éminente carrière de concertiste dans un répertoire s'étendant de Johann Sebastian Bach à Chopin dont il appréciait notamment l'originalité compositionnelle. A sa suite, d'autres célèbres pianistes-compositeurs trouvèrent en Chopin l'une des voies privilégiées de leur expression, dont Ignacy Jan Paderewski (1860-1941), qui surfa sur la vague du nationalisme pour susciter l'enthousiasme à chacune de ses exécutions de la musique de son compatriote, et Serge Rachmaninov (1873-1943), doté d'une maestria légendaire du plus bel effet dans le répertoire chopinien, particulièrement la Deuxième Sonate, bien que n'hésitant pas à s'octroyer quelques libertés vis à vis de la partition afin d'y exprimer sa vision toute personnelle.

 

Quelques disciples de Chopin transmirent les secrets de sa technique pianistique, faisant ainsi école. Emile Descombes et Georges Mathias formèrent au Conservatoire de Paris Alfred Cortot (1877-1962), qui, bien que possédant un répertoire immense, fut surtout acclamé pour sa compréhension sensible de la musique romantique et chopinienne avant d'être vilipendé par les modernistes durant les années 1950-1960,  lui préférant "l'objectivité" d'un Maurizio Pollini. Pédagogue réputé, A. Cortot enseigna au sein de ce même conservatoire et travailla avec trois pianistes qui excellèrent dans l'interprétation de Chopin : Vlado Perlemuter (1904-2002), personnalité effacée qui tenta de réhabiliter le Chopin authentique, sans langueurs ni artifices ; Samson François (1924-1970), incarnation de la verve rhapsodique encensée par Vladimir Jankélévitch, qui se démarqua par son incroyable pouvoir narratif, l'expressivité de son chant et sa spontanéité enfantine ; Dinu Lipatti (1917-1950), le miraculeux, seul pianiste au monde pouvant "se flatter de rejoindre à ce point l'auteur qu'il interprète", atteignant une perfection jugée "inégalable" (Camille Bourniquel). Karol Mikuli, autre élève de Chopin à Paris dans les années 1840, tenu en profonde estime par ce dernier qui en fit son assistant et son copiste, légua son héritage à l'oublié Raoul Koczalski (1884-1948), considéré comme l'un des meilleurs pianistes polonais de sa génération et comme "le plus pur représentant de la tradition chopinienne" (Philippe Morant).

 

Depuis 1927, quelques prodigieux talents furent découverts et consacrés par le Concours international de piano Chopin, particulièrement entre 1955 et 1975. Retenons Vladimir Ashkenazi (né en 1937), la farouche et éclectique Martha Argerich (née en 1941), Maurizio Pollini (né en 1942), exemple frappant de maîtrise absolue du clavier auquel il est parfois reproché une certaine distance émotionnelle, signe d'une rigueur musicale qui refuse de se compromettre avec la sensiblerie et dont l'enregistrement du Premier Concerto reste une référence, Krystian Zimmerman (né en 1956), le plus jeune primé de ce concours en 1975, se distinguant par l'élégance, la finesse et l'intelligence de son jeu. Celui-ci eut la chance de se perfectionner auprès de l'indémodable Arthur Rubinstein (1887-1982) qui possédait ce don rare de faire parler et chanter chaque note et légua une interprétation "idéale" de Chopin (Max Loppert), perfectible dans sa virtuosité mais imprégnée d'une éloquence à la fois passionnée et contenue et d'une aristocratique poésie.

 

 

Carine Seron

Université libre de Bruxelles

(brochure "Chopin 2010 en Belgique")

 

 

 

 

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Published by Carmen Desor - dans Chopin : divers
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Bernadette 24/02/2012 22:36


Et le flambeau se passe, au gré des modes et des techniques de plus en plus performantes, sur des pianos de plus en plus "sensibles"...


A chaque "nouveau" d'y mettre sa touche personnelle, pour se désuniformiser de la grande famille de virtuoses. Chopin lui, reste immuable!

Carmen Desor 25/02/2012 00:36



C'est vrai, qu'en aurait pensé Chopin ? Il aurait sans doute apprécié les pianos d'aujourd'hui, c'est évident, lui qui essayait tous les nouveaux instruments déjà à Varsovie, enthousiaste et
curieux de tout. L'interprétation de sa musique est en constante évolution au fil des pianistes et des instruments. L'éloignement de sa propre interprétation est inéluctable, chacun
s'appropriant sa musique selon sa propre sensibilité. Mais Chopin sera toujours Chopin, c'est certain, même dans trois, quatre siècles et plus !



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