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16 octobre 2012 2 16 /10 /octobre /2012 20:28

 

"La journée du mardi 16 octobre, grise et pluvieuse, fut une succession ininterrompue des souffrances les plus vives qui lui arrachaient des gémissements et d'accalmies procurées par les sédatifs. Gutmann qui ne le quittait pas, parvint à le soulager de contractions spasmodiques en comprimant fortement ses poignets et ses chevilles. Il glissa alors dans un assoupissement de mauvais augure :

  

Toute la soirée du 16 se passa en litanies ; nous faisions les réponses, mais Chopin gardait le silence. C'est seulement sa difficulté à respirer qui signalait qu'il était encore en vie. Ce soir-là deux médecins l'examinèrent. L'un d'eux, le Dr Cruveillé, prit une chandelle et, la tenant devant le visage de Chopin qui était devenu noir de suffocation, il nous fit remarquer que les sens avaient cessé de réagir. Mais quand il demanda à Chopin s'il souffrait, nous entendîmes encore très distinctement la réponse : "Plus".*

  

Après le départ des médecins, restèrent auprès de Chopin Gutmann et Solange. Ils essayèrent de réchauffer ses jambes enflées avec des serviettes chaudes, car, écrit Solange, "ses pieds étaient déjà glacés". Il reprit connaissance au cours de la nuit en criant : "Ma mère, ma mère !". Katherine Erskine l'entendit de la pièce voisine : "Je suis sûre que ce cri touchant que j'ai entendu cette dernière nuit solennelle ne s'effacera jamais de mon souvenir."**

          Dans les premières heures du mercredi 17 octobre, il respire si difficilement que Solange, assise au bord de son lit, le soutient sur son épaule pour l'empêcher de suffoquer. L'agonie est en train de se dénouer et la jeune femme effrayée appelle Gutmann à son secours. Il saisit Chopin dans ses bras, puis tente de le faire boire. "Qui me tient la main ?", demande Chopin.  "Quand il eut reconnu ma voix, il voulut baiser la mienne. Alors nous nous embrassâmes et il posa sur ma joue un baiser d'adieu en disant ces mots : "Cher ami !". Sa tête s'inclina vers sa poitrine, son âme s'était envolée." *** Dans la pénombre de la chambre, Solange vit avec terreur ses yeux devenir fixes et se ternir. "Ce fut affreux !". **** Il était deux heures du matin.

          Avant le lever du jour, Kwiatkowski dessina plusieurs esquisses de Chopin : "Je concentrai toutes mes forces pour ravir à la mort ces traits bien-aimés et saisir fidèlement l'expression pleine de sérénité et de poésie qui resplendissait sur le visage du Maître". **** Les premières sont pourtant effrayantes : la tête, renversée sur les oreillers, porte les traces d'une terrible épreuve, le visage est bouffi, la bouche grande ouverte. Mais au fil des heures, les traits se recomposèrent jusqu'à refléter ce calme solennel que Gavard contempla avec émotion au matin du 17 :

  

Quand je le revis quelques heures plus tard, le calme de la mort avait rendu à son visage ce caractère grandiose qu'on trouve sur le masque pris le jour même et plus encore dans la simple esquisse au crayon dessinée par la main d'un ami, M. Kwiatkowski. C'est le portrait de Chopin que je préfère. "

 

 

 *      Témoignage de Charles-René Gavard

**     Lettre de K. Erskine à L. Jedrzejewicz du 19 avril 1850. Cité par Karlowicz,

         Souvenirs inédits de Frédéric Chopin. Confirmé par Kudwika Ciechomska :

         "Ces derniers mots furent : "Maman, ma pauvre Maman".

         Il pensait en effet continuellement à sa mère et il termina sa vie avec ces

         mots sur les lèvres."

***    Lettre de Gutmann à la pianiste Heinefetter du 22 octobre 1849

****   "Je ne peux croire à l'immortalité de l'âme, depuis que j'ai vu mourir.

          J'ai perdu mes deux meilleurs, mes deux seuls amis vrais. L'un (Chopin)

          s'est éteint en me serrant la main. Il agonisait la tête appuyée sur ma

          poitrine. J'eus peur. J'appelai Gutmann qui le saisit dans ses bras. On voulut

          le faire boire. La mort s'y opposa. Il passa en attachant ses regards sur moi.

          Ce fut affreux ces yeux qui se ternirent ! Je les revis longtemps dans l'obscurité.

          Oh ! l'âme était morte aussi. Cette masse inerte et livide qu'on se mit à 

          embaumer n'était plus Chopin : car son esprit avait péri et emporté la vie avec

          soi. Il n'était plus, l'ami si bon qui m'avait aimée. Et avec la conviction

          désolante que l'existence de l'être finit avec la vie terrestre -

           je suis rentrée chez moi, le coeur navré, épouvanté du vide que la mort

           venait d'y apporter." Notes de Solange Clésinger sur Chopin.

****   Cité par Idzikowski et Sydow

 

 

 

Source : "'Chopin, l'enchanteur autoritaire", par M. Paule Rambeau

 

 

 

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Published by Carmen Desor - dans Chopin : biographie
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commentaires

Bernadette 17/10/2012 09:39


Carmen, je ne peux rien écrire sur ces derniers instants dont on a si souvent parlé avec douleur.


 

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