Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 19:50

 

I

 

J'étais chez toi ces jours avant-derniers

De la trame non dénouée - -

- Pleins comme le Mythe,

Pâles comme l'aurore...

- Quand la fin de la vie parle au commencement et murmure :

"Je ne te briserai pas - non ! Je te donnerai l'essor !..."

 

II

 

J'étais chez toi, ces jours avant-derniers,

Quand - d'instant en instant - tu t'apparentais

A la lyre tombée des mains d'Orphée

Où la vigueur de la chute combat avec le chant ;

Quatre cordes se parlent

En vibrant tout bas

Deux à deux - deux à deux -

Murmurant :

"Est-ce lui qui commence,

Qui fait jaillir les notes ?...

Si grand Maître !... qu'il joue... lors même qu'il nous repousse ?..."

 

III

 

J'étais chez toi, ces jours-là, Frédéric !

Toi, dont la main... par sa blancheur

D'albâtre - et sa grâce - et son élégance -

Et son toucher impalpable comme une plume d'autruche -

Se confondait sous mes yeux avec le clavier

D'ivoire...

Et tu étais pareil à cette forme que,

Du sein des marbres,

Avant de les tailler,

Fait surgir le ciseau

Du génie - l'éternel Pygmalion !

 

IV

 

Dans ce que tu jouais - qui fut la prière des notes - et ce qu'elles diront,

Alors que leurs échos résonneront autrement

Qu'au temps où tu bénissais de ta main

Tous les accords -

Dans ce que tu jouais il y avait une simplicité,

Une perfection Périclésienne,

Comme si quelque Vertu antique

Entrant dans un manoir de mélèze,

S'était dit :

"Je viens de renaître au Ciel,

Les portes deviennent une harpe,

Le sentier - un ruban...

Je vois l'hostie à travers le blé pâle...

Déjà Emmanuel habite

Sur le Thabor !"

 

V

 

Et la Pologne était là, au zénith

De la Toute-Perfection des Temps,

Saisie par l'arc-en-ciel de l'extase - -

La Pologne... des charrons transfigurés !

Telle qu'en elle-même,

Or-et-abeille !...

(Je l'aurais reconnue - aux confins de l'être !...)

 

VI

 

Et - voilà - il est fini, ton chant - - jamais plus

Je ne te vois - - j'entends seulement

Quelque chose ?...comme une dispute d'enfants - -

- Les touches du clavier se querellent

Dans leur désir de chant qui a été rompu :

Elles vibrent tout bas

Huit par huit - cinq par cinq

Et murmurent : "Est-ce lui qui commence ? Ou est-ce qu'il nous repousse ?..."

 

VII

 

O toi ! qui es profil d'Amour,

Et te nommes : Accomplissement,

Toi que dans l'Art on nomme Style,

Car il pénètre le chant, forme les pierres...

Toi que dans les Temps on nomme Ere,

Où l'histoire est sans zénith,

Tu t'appelles à la fois : Esprit et Lettre,

Et "Consummatum est"...

O ! toi - Parfait - achèvement

Quel que soit, où que soit ton signe...

En Phidias ? en David ? en Chopin ?

En une scène d'Eschyle ?...

Toujours - se vengera de toi : l'INACHEVE !...

- Car le sceau de ce monde est - Carence,

Et l'Accomplissement ?... lui fait mal !...

Il préfère commencer,

Il préfère verser - des arrhes !

- L'épi ?... Lorsqu'il est mûr tel une comète d'or,

A peine effleuré par un souffle,

Il sème une averse de grains de blé

Et sa perfection même l'éparpille...

 

VIII

 

Voici - regarde, Frédéric ! - voici Varsovie :

Sous un astre embrasé

Etrangement chatoyante - -

- Regarde les orgues de la Cathédrale, regarde ! Ton nid :

Là-bas - les demeures patriciennes

Vieilles comme la Res publica,

Les pavés sourds et gris des places,

Et le glaive de Sigismond dans les nues.

 

IX

 

Regarde !... De ruelle en ruelle

S'élancent les chevaux du Caucase,

Annonçant les troupes

Comme l'orage les hirondelles !

Par centaines - par centaines - -

- L'édifice a pris feu, le feu

Couve et s'étend - - voici - le long du mur,

Je vois les fronts en deuil des veuves

Refoulés sous les crosses - -

Je vois encore, malgré la fumée,

Entre les colonnes du balcon,

Une sorte de cercueil

Que l'on hisse... il tombe... il tombe - Ton piano !

 

X

 

Lui qui a proclamé la Pologne, au zénith

De la Toute-Perfection des Temps,

Saisie par un hymne d'extase - -

La Pologne... des charrons transfigurés,

Il tombe... sur les pavés de granit !

- Et voici, telle une juste pensée d'homme,

Il est bafoué par la fureur des hommes,

Ou comme - depuis les siècles

Des siècles - tout ce qui éveille !

Et voici, tel le corps d'Orphée

Mille Furies le déchirent,

Et toutes hurlent : "Moi, non !..."

"Moi, non !..." - toutes grincent et hurlent - -

 

*

 

Mais toi ? - mais moi ? - Faisons jaillir le chant du Jugement,

Clamons : "Réjouis-toi, lointain héritier !...

Les pierres sourdes ont gémi,

L'Idéal... a touché le pavé" - -

 

 

 

 

Le piano de Chopin, de Cyprian Norwid

traduit du polonais  par Christophe Jezewski et François-Xavier Jaujard

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Ame Chopinienne - dans Chopin : ses contemporains
commenter cet article

commentaires

bernadette 23/12/2010 17:58



Quelle révolte dans ces vers élégiaques! On sent comme Norwid devait être proche de Chopin, partager les mêmes idéaux, on sent cette passion déchirée, ce ton tourmenté
et baudelairien...Quel bel hommage!



Ame Chopinienne 23/12/2010 21:06



Norwid semble en effet ressentir Chopin dans chaque fibre de son corps. Il le connaît de façon intrinsèque, il sait exactement ce qu'il a - et ce qu'il aurait - éprouvé, et développe toute une
symbolique autour de la chute de son piano. Ce sont des vers magnifiques, dans lesquels on ressent toute l'admiration de Norwid pour son compatriote.



Présentation

  • : De la Note à la Plume - Le blog de Carmen Desor
  • De la Note à la Plume - Le blog de Carmen Desor
  • : Le compositeur Frédéric Chopin Bibliographie de Carmen Desor Valenciennes, ville d'Art
  • Contact

Rechercher