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28 décembre 2010 2 28 /12 /décembre /2010 18:18

 

Plus tard... plus tard, à Paris, Frédéric Chopin habitait rue de Chaillot. Cette rue qui montait des Champs Elysées, avait à gauche une rangée de maisons dont le premier étage donnait sur des jardins et d'où l'on découvrait la coupole du Panthéon et tout Paris. C'est le seul endroit d'où les perspectives rappellent un peu celles de Rome. L'appartement de Chopin avait cette même vue. Il comportait comme pièce principale un vaste salon à deux fenêtres, où se trouvait l'immortel piano, un piano qui n'avait rien de ces instruments recherchés, pareil à une armoire ou une commode. Il était orné au goût du jour, mais triangulaire, long, à trois pieds, tel qu'il me semble que l'on n'en voit plus guère dans les appartements élégants. C'est dans ce salon que Chopin prenait son repas à cinq heures, puis, il descendait l'escalier comme il pouvait, se rendait au Bois de Boulogne en voiture, après quoi on le portait dans l'escalier, car il ne pouvait pas monter tout seul. Je mangeais avec lui et l'accompagnais souvent en promenade.

Un jour, nous rendîmes visite à Bohdan Zaleski qui habitait Passy, mais comme il n'y avait personne pour transporter Chopin à l'étage, nous restâmes au jardin, devant la maison, où le petit garçon du poète jouait sur l'herbe...

Depuis lors, je passai un bon moment sans revenir voir Chopin, mais je me tenais toujours au courant de sa santé et je savais que sa soeur était venue de Pologne. Enfin, je me présentai un jour. La servante, une Française, me dit qu'il dormait. J'étouffai mes pas, laissai une carte et sortis. A peine avais-je descendu quelques marches, que la servante me rappela, en me disant que son maître, apprenant qui c'était, me priait d'entrer : de fait, il ne dormait pas, mais ne voulait recevoir personne. Je pénétrai donc dans la chambre à coucher, voisine du salon, très reconnaissant de cette exception faite en ma faveur, et je trouve Chopin habillé, à demi-étendu sur le lit, les jambes enflées, ce qui se voyait du premier coup d'oeil, à ses bas et à ses chaussures. Sa soeur était assise près de lui ; elle lui ressemblait étrangement de profil... Lui, dans l'ombre du grand lit à rideaux, appuyé aux oreillers, enveloppé d'un châle, était beau comme il l'avait toujours été dans les plus simples attitudes de la vie. Il avait ce quelque chose d'achevé, de monumental, que l'aristocratie athénienne aurait pu entourer d'un culte à la meilleure époque de la civilisation grecque, - ce quelque chose qu'un artiste génial sait rendre, par exemple, dans les tragédies classiques françaises, qui ne ressemblent guère au monde antique à cause de leur structure trop soignée, mais auxquelles le génie d'une Rachel redonne le naturel, la vraisemblance et le véritable classicisme. Chaque fois et en quelque circonstance que j'aie rencontré Chopin, j'ai trouvé en lui cette perfection d'apothéose...

Or donc, d'une voix entrecoupée par la toux et l'oppression, il se mit à me gronder d'être resté si longtemps loin de lui, puis il me taquina en plaisantant sur mes tendances mystiques, ce que je souffris de bien bon coeur puisque cela l'amusait, puis je m'entretins avec sa soeur, puis il y eut des accès de toux et le moment vint où il fallut le laisser seul. Je pris donc congé et lui me serrant la main et rejetant ses cheveux en arrière : "Je déménage... " dit-il, et la toux lui coupa la voix. Moi, sachant que cela lui faisait du bien aux nerfs d'être parfois contredit violemment, je pris un ton de convention et l'embrassant à l'épaule, je répondis comme si je parlais à quelqu'un de bâti à chaux et à sable : "Tu déménages comme cela tous les ans. Mais pourtant, grâce à Dieu, nous te voyons toujours en vie".

Alors Chopin, achevant sa phrase interrompue : "Je te dis que je déménage d'ici... Je m'installe place Vendôme".

Ce fut mon dernier entretien avec lui. Bientôt après, il se transporta place Vendôme où il mourut, et je ne le revis plus jamais après cette visite rue de Chaillot.

 

 

 

Fragments du texte de Norwid "Fleurs noires"

 

 

 

 

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Published by Ame Chopinienne - dans Chopin : ses contemporains
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commentaires

bernadette 30/12/2010 22:41



Norwid a bien fait de faire ces descriptions si précises de l 'appartement de Chopin, qui nous permet de nous transporter un peu chez lui... Quant à sa fin, on ne la connait que trop,
avec cette souffrance vécue courageusement jusqu'au bout.


Et quelle beau portrait il nous fait du Sylphe! Plein de grandeur admirative, de noblesse pour cet être d'exception, mais teintée d'humour malgré la maladie.


On le voit, on est près de lui, on l'entend, on souffre avec lui...(avec tous deux!) Merci Norwid, de nous faire partager ce troublant et douloureux vécu...



Ame Chopinienne 31/12/2010 00:17



Les témoignages des témoins directs de la vie de Chopin sont d'une inestimable valeur. Ce sont eux qui le rendent vivant par leurs descriptions, le souci du détail, l'immortalisation d'un instant
précis, le rapport de ses paroles, de ses sourires, de ses traits d'humour, de ses souffrances... Qu'en saurions nous vraiment, sans eux ? Que resterait-il de cette vie prodigieuse et magnifique,
sans eux, à une époque où il n'y avait ni photo, ni vidéo, si ce n'est quelques lignes froides et impersonnelles dans quelques biographies ou analyses de puristes ? Merci donc à
Norwid, à ses amis, à ses élèves, à tous ceux qu'une simple rencontre avec la Maître a marqués à tout jamais. Ce sont eux les véritables biographes de Chopin.



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