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20 novembre 2010 6 20 /11 /novembre /2010 22:19

 

"Chopin était entouré, adulé, gardé à vue par un petit cénacle d'amis enthousiastes qui le défendaient contre les visites importunes ou les admirations de second ordre. Son accès était difficile ; il fallait, comme il disait lui-même à cet autre grand artiste qui a nom Stephen Heller, s'essayer plusieurs fois avant de parvenir à le rencontrer." (Marmontel)

 

 

Une dizaine de ses élèves au-moins essuyèrent  tout d'abord un refus poliment décliné. Ainsi, Tellefsen (pianiste-compositeur norvégien, 1823-1874) dut patienter deux ans et demi. C'est grâce à l'intervention d'un homme de lettres lié avec George Sand qu'il pourra entrer en contact avec Chopin en 1844. 

 

 

Lenz (conseiller d'Etat impérial russe, d'origine balte, 1809-1883) y parviendra en 1842 grâce à une recommandation de Liszt. Et Lenz raconte cette première entrevue :

 

"Le domestique me dit que Monsieur Chopin n'était pas à Paris. Je ne m'y laissai pas prendre et répliquai : 'Remettez-lui la carte, je me charge du reste.' La carte en main, Chopin vint à ma rencontre ; c'était un homme jeune, de taille moyenne, élancé, maigre, le visage consumé et expressif, et mis selon la tournure parisienne la plus raffinée. Il ne m'a jamais plus été donné de me trouver en présence d'une apparition aussi naturelle dans l'élégance et la séduction. Chopin ne m'invita pas à m'asseoir, je restai debout comme devant un souverain  - 'Que désirez-vous ? Vous êtes élève de Liszt ? Un artiste ?'  - 'Un ami de Liszt. Je voudrais avoir le bonheur de faire la connaissance de vos Mazurkas sous votre direction : je les regarde comme une littérature en soi. J'en ai travaillé quelques-unes avec Liszt.' Je sentis -trop tard- que je venais de commettre un impair. 'Ah ? fit Chopin d'une voix traînante quoique des plus affables. Alors en quoi puis-je vous être utile ? Jouez-moi je vous prie ce que vous avez travaillé avec Liszt ; j'ai encore quelques minutes.'  - et il tira de son gousset une petite montre élégante : 'J'étais sur le point de sortir et j'avais interdit ma porte, veuillez m'excuser !'  [...] 

Avant de m'asseoir, je plaquai un accord 'pour sonder le gué' dis-je. La précaution et le mot parurent plaire à Chopin ; il sourit, s'appuya avec lassitude sur l'instrument et me regarda droit dans les yeux, de son regard si perspicace. Osant à peine jeté un coup d'oeil dans sa direction, j'entamai bravement la Mazurka en si bémol, si typique, et dans laquelle Liszt m'avait noté des variantes. Je m'en sortis bien et l'envolée à travers deux octaves réussit comme jamais ; l'instrument répondait plus facilement que mon Erard. Chopin murmura, très courtois : 'Le trait n'est pas de vous, n'est-ce pas ? C'est lui qui vous l'a montré  -  il faut qu'il mette sa griffe partout : il joue devant des milliers, et moi rarement pour une personne ! C'est bon, je vous donnerai des leçons, mais seulement deux fois par semaine : c'est mon maximum ; il m'est difficile de trouver trois quarts d'heure.' Il regarda de nouveau sa montre.  - 'Et que lisez-vous ? De quoi vous occupez-vous en général ?' C'était une question à laquelle j'étais bien préparé.  - 'Je préfère George Sand et Jean-Jacques à tous les autres auteurs' dis-je précipitamment ; il sourit et fut adorablement beau à cet instant.  -  'C'est Liszt qui vous l'a soufflé ; je vois que vous êtes initié, tant mieux ! Soyez ponctuel : ma maison est un pigeonnier, mon temps est minuté. Je vois déjà que nous deviendrons plus intimes ; une recommandation de Liszt  veut dire quelque chose. Vous êtes le premier élève qu'il m'envoie ; de camarades que nous étions nous voilà amis.'  "

 

 

Selon Jean-Jacques Eigeldinger, "Lenz est l'élève de Chopin qui fournit les renseignements les plus nombreux et circonstanciés sur les volontés de l'auteur quant à l'exécution de ses oeuvres. Pour Lenz, ces leçons furent l'occasion de conversations esthétiques autant que de perfectionnement pianistique. Parfois impatienté par l'impétuosité et les théories de cet élève, Chopin n'en était pas pour autant insensible au piquant de ses remarques et à sa large culture musicale ; Lenz semble lui avoir fait découvrir certaines compositions de Weber et Beethoven, alors peu ou pas répandues à Paris. Mais le Maître restait inflexible dans ses exigences pédagogiques : ainsi refusa-t-il à Lenz la permission de travailler des compositions qui excédaient ses possibilités pianistiques (Polonaise op. 26/2 ; Scherzo op. 31).

 

 

 

Source : Chopin vu par ses élèves, de Jean-Jacques Eigeldinger

 

 

 

 

 

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Published by Ame Chopinienne - dans Chopin : le pédagogue
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commentaires

Sarah 23/07/2011 18:01



Bonjours , je suis une "fan" de Chopin et je trouve que votre site est merveilleux ! Il y a beaucoup de textes et de photos qui sont difficiles a trouver ailleurs et c'est un plaisir de les
decouvrirs ! Je me passionne pour Chopin depuis 2 ans et j'ai lu 2 ou 3 livres a son sujet tout en decouvrant sa musique . Mais je cherche toujours a en apprendre plus
sur sa personalité , sa vie etc ... alors merci pour tout les details que contient ce site ! quand a ce temoignage je le trouve passionant , on y decouvre un côté de la personalité
de chopin qui ne se retrouve pas vraiment dans les livres ou sur internet ! J'aurais vraiment aimée le rencontrer mais j'aurais été aussi trés impréssionée je pense ... 


 



Ame Chopinienne 24/07/2011 10:34



Bonjour Sarah ! Un grand merci pour vos visites et vos appréciations sur mon blog, cela me fait très plaisir. J'essaie d'y mettre effectivement des renseignements et des photos difficiles à
trouver dans les ouvrages "courants" sur Chopin. Je sais que c'est ce qui intéresse le plus les passionnés du Maîitre, qui veulent découvrir les détails sur sa vie et sa personnalité. Oui, le
témoignage de Lenz est très révélateur car il nous dévoile le comportement de Chopin en décrivant cette scène que l'on imagine fort bien. On y voit Chopin comme si nous le rencontrions
nous-mêmes, il est "vivant" et si présent ! Certes; il devait être vraiment impressionnant...


J'espère avoir le plaisir de vous lire très souvent. Un petit conseil : inscrivez vous à la Newletter (sur la droite du blog, dans la rubrique "Newsletter", en cochant bien "articles". Ainsi,
vous serez avertie à la publication de chaque nouvel article. A bientôt !


Amitiés toutes chopiniennes. Carmen (Desor)



bernadette 21/11/2010 10:24


Je lis et relis ce texte, je rêve, je me vois à côté d'eux... On se délecte de la description de Chopin, de sa distinction, de son côté inaccessible et envoûtant...
Que ne donnerait-on pas pour voir ce sourire qui, selon certains témoins, transformaient son visage qui devenait angélique! Merci, Lenz...


Ame Chopinienne 21/11/2010 22:32



De tels témoignages sont un régal. Ils nous permettent de visualiser Chopin dans toute sa souveraine et envoûtante séduction, ils nous transportent au coeur de l'action, comme un spectateur
invisible qui pourrait presque effleurer ce sourire légendaire. Moi aussi, je me vois à côté d'eux, et je me délecte...



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